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21 mai 2013 2 21 /05 /mai /2013 08:38

Marc DOLEZ est le rapporteur de la commission des lois de la proposition de loi d’amnistie. Ci-après son intervention lors du débat à l’Assemblée Nationale (1ère séance du 16 mai 2013) :

 

Mme la présidente. La parole est à M. Marc Dolez, rapporteur de la commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l’administration générale de la République.

M. Marc Dolez, rapporteur de la commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l’administration générale de la République. Madame la présidente, monsieur le ministre, monsieur le président de la commission des lois, mes chers collègues, la proposition de loi que nous examinons ce matin a été adoptée par le Sénat le 27 février dernier, mais rejetée par la commission des lois de notre assemblée.

L’amnistie qu’elle propose se justifie par un contexte de crise économique exceptionnelle, qui remet en cause notre modèle social et suscite dans la société angoisse et souffrance. Confrontés aux licenciements, aux fermetures d’entreprises ou à la dégradation de leurs conditions de travail, les salariés, avec leurs syndicats, dans des actions collectives et parfois dans des situations de désespoir, tentent de se faire entendre car ils n’ont que leur travail pour vivre. Cette mobilisation s’est parfois traduite par des manifestations ou des actions au cours desquelles des infractions ont pu être commises. C’est à cette souffrance et à cette angoisse, que ce texte portant amnistie entend répondre.

Mais il ne saurait y avoir d’ambiguïté : l’amnistie ne concernant, par définition, que les faits passés, elle ne peut valoir impunité pour l’avenir. Elle n’a évidemment pas pour objet de justifier les méfaits des casseurs et des voyous qui, en marge de certaines manifestations récentes ont pu commettre des dégradations ou des violences. Tout amalgame serait ici absolument inacceptable.

Mme Marie-George Buffet. Très bien !

M. Marc Dolez, rapporteur. Les syndicalistes ne sont pas des délinquants, mais des hommes et des femmes qui défendent avec énergie l’emploi, les salaires et les droits à la retraite. Des hommes et des femmes qui luttent pour le bien commun et les intérêts de tous les salariés.

Plusieurs critiques, que je crois infondées, ont été adressées à la proposition de loi tant sur le principe même de l’amnistie que sur la définition de son périmètre. C’est pourquoi je souhaite d’abord répondre à ces critiques avant, je l’espère, de convaincre du caractère justifié et équilibré du texte.

L’amnistie s’inscrit dans une longue tradition républicaine de réconciliation nationale par l’oubli et le pardon des fautes commises. Parmi les lois d’amnistie qu’a pu connaître notre pays, si les plus connues sont les lois d’amnistie dites « présidentielles », il y a aussi de nombreuses lois d’amnistie ponctuelles qui ont été votées pour effacer les séquelles d’événements douloureux. On dénombre seize lois d’amnistie depuis le début de la Ve République, auxquelles il faut ajouter neuf lois qui, sans avoir l’amnistie pour objet principal, comportaient des mesures en ce sens. Beaucoup de ces lois ont comporté une amnistie des faits commis dans le cadre de mouvements sociaux. C’est le cas, notamment, de l’article 3 de la loi d’amnistie du 6 août 2002.

Prétendre aujourd’hui que l’amnistie ne serait désormais plus légitime, c’est oublier que ce qui avait été critiqué en 2002 au moment du vote de la dernière loi d’amnistie, ce n’était pas le principe de l’amnistie elle-même, mais le principe des amnisties présidentielles. L’élément qui posait le plus problème dans l’amnistie présidentielle était sa prévisibilité, qui engendrait notamment un relâchement des conducteurs et une augmentation de la mortalité sur les routes.

Le choix de ne plus accorder une amnistie après chaque élection présidentielle ne saurait condamner l’amnistie en elle-même, qui relève du domaine de la loi selon l’article 34 de la Constitution, et que le législateur doit savoir utiliser lorsque les circonstances l’exigent. Rejeter l’amnistie par principe, ce serait, pour le législateur, se priver d’un outil de réconciliation et d’apaisement qui peut être utile dans les situations difficiles que traverse inévitablement un pays au gré de son histoire.

M. Jean-David Ciot. C’est vrai.

M. Marc Dolez, rapporteur. Or tel est précisément le cas de la présente proposition de loi, qui répond à une situation de crise économique majeure et de souffrance sociale extrêmement forte.

La critique tenant au caractère trop large du périmètre de l’amnistie est également infondée, le Sénat ayant, à l’initiative du groupe socialiste, défini de manière très stricte les conditions pour en bénéficier.

L’amnistie proposée porte en effet sur une liste limitée d’infractions, à savoir les contraventions et les délits contre les biens, le délit de diffamation et le délit de menaces, sauf s’il a été commis à l’encontre d’une personne dépositaire de l’autorité publique.

Aucune infraction de violence contre les personnes, même contraventionnelle, n’est amnistiée.

Pour pouvoir être amnistiées, les infractions doivent avoir été commises entre le 1er janvier 2007 et le 1er février 2013. Elles doivent en outre être passibles d’une peine d’emprisonnement d’une durée inférieure ou égale à cinq ans, et avoir été commises soit à l’occasion de conflits du travail ou à l’occasion d’activités syndicales et revendicatives de salariés ou d’agents publics, soit à l’occasion de mouvements collectifs revendicatifs, associatifs ou syndicaux, relatifs aux problèmes de logement.

À titre de comparaison, la présente proposition de loi est bien moins généreuse que la loi d’amnistie votée en 2002, qui définissait plus largement les circonstances ouvrant droit à l’amnistie : l’amnistie était en effet applicable aux délits punis de moins de dix ans d’emprisonnement, contre cinq ans dans le texte que nous examinons ce matin. De plus, la loi de 2002 n’excluait que certains délits de violences aggravées.

Il est donc difficile de soutenir que le périmètre de l’amnistie prévue par la présente proposition de loi est excessivement large : il est au contraire beaucoup plus ciblé que celui de toutes les mesures antérieures d’amnistie sociale.

M. Serge Janquin. Exact !

M. Marc Dolez, rapporteur. Certains ont également soutenu que la rédaction de la proposition de loi serait trop imprécise. Je concède que le texte du Sénat comporte effectivement une imprécision de rédaction : à l’article 1er, une erreur de rédaction a conduit à viser les activités syndicales « ou » revendicatives, au lieu des activités syndicales « et » revendicatives, comme dans les lois d’amnistie antérieures.

Cette erreur pourrait avoir pour effet d’amnistier les délits financiers commis dans la gestion des syndicats, ce qui n’est absolument pas l’esprit du texte. C’est pourquoi j’avais proposé à la commission des lois de rectifier cette erreur, et je réitère cette proposition aujourd’hui en déposant un amendement en ce sens.

Au-delà de cette difficulté rédactionnelle qui peut être levée sans mal, le texte ne saurait être qualifié d’imprécis. Ou alors, les mêmes critiques doivent être adressées à toutes les lois d’amnistie antérieures, dont la présente proposition de loi s’est inspirée.

Pour répondre aussi à une critique formulée lors de l’examen en commission, je précise que ce texte préserve pleinement les droits des victimes. Celles-ci ne seront évidemment pas privées de leur droit à indemnisation et pourront même bénéficier, dans le cadre de l’instance civile qu’elles engageront, des éléments de preuve recueillis au cours de l’enquête pénale. Les articles 8 et 10 de la proposition de loi le prévoient sans la moindre ambiguïté.

Bref, le texte adopté par la Haute assemblée est le fruit de la recherche d’un point d’équilibre, ainsi que la garde des sceaux l’a d’ailleurs souligné au cours des débats.

M’inscrivant dans cette logique de recherche d’un point d’équilibre, j’avais proposé à la commission un certain nombre de modifications destinées à améliorer encore la cohérence du texte. J’avais notamment proposé un amendement précisant que, parmi les délits contre les biens visés au livre III du code pénal, seraient seuls amnistiés les délits de dégradation et destruction, afin de mettre en évidence de façon très claire que l’amnistie ne concernerait aucun autre délit, tel que le vol, l’abus de confiance ou l’escroquerie.

Dans le même esprit, j’ai redéposé les mêmes propositions d’amélioration du texte, en espérant trouver cette fois un écho favorable auprès du groupe majoritaire et du Gouvernement – même si l’intervention de M. le ministre ce matin me laisse peu d’espoir sur ce point.

En conclusion, et bien que la commission des lois l’ait rejetée, je vous invite, à titre personnel, à voter cette proposition de loi, car ce texte équilibré, qui s’inscrit dans la longue tradition républicaine de l’amnistie, trouve sa justification dans une situation économique et sociale particulièrement grave.

En votant cette amnistie sociale, notre assemblée, à l’instar du Sénat, enverrait aussi ce message fort de soutien, d’espoir et de solidarité qu’attendent ceux qui ont lutté pour leurs droits les plus fondamentaux et pour retrouver ainsi leur dignité. Je vous invite à ne pas manquer cette occasion. (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR et écologiste.)

M. Serge Janquin. Très bien !

 

 

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  • : Député du Nord. Membre du groupe GDR (Front de Gauche), de la commission des lois et du bureau de l'Assemblée Nationale.
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